dimanche 27 septembre 2009

Tortoise – Millions Now Living will Never Die (1996)

Lorsqu'on parle de post-rock, ou plutôt des origines du post-rock, il y a au moins deux groupes de Chicago qui doivent venir immédiatement à l'esprit, il y a Slint et il y a Tortoise. Mais la question n'est évidemment pas d'un intérêt capital, d'autant plus que cet album n'a pas grand chose en commun avec ce qu'on désigne aujourd'hui par ce terme, pas grand chose à voir avec ces lentes montées d'arpèges qui sont plus l'apanage des écossais Mogwaï que de Tortoise, même si ces derniers ont surement joué un rôle essentiel dans l'apparition du genre. Plus intéressante en revanche est la question des origines musicales de Tortoise, et plusieurs pistes sont d'ailleurs envisageables : la musique contemporaine de Steve Reich dont les cycles instrumentaux faussement répétitifs baladent leur spectre sur tout l'album, la musique électronique céleste de Tangerine Dream, le jazz évidemment. Mais la musique de Tortoise est unique, au confluent des genres, des influences et des époques.

Deuxième album de Tortoise, Millions Now Living will Never Die est sans doute un de leurs tous meilleurs ; ou en posant le problème différemment, s'il devait ne rester qu'un disque de leur discographie ce serait certainement celui-là. Il y a certes le très jazzy TNT, il y a aussi l'excellent petit dernier, Beacons of Ancestorship. Mais Millions Now Living, waou, c'est le meilleur, mec. Tiens, pour preuve, commence par fermer les yeux et écouter ça :

Tu te vois là, hein, suspendu dans l'infini de l'océan avec des bancs de poissons qui passent à travers toi, tu te vois regarder par en dessous le soleil qui fait briller la surface et toute cette mélancolie qui pèse sur tes épaules.

Et puis il y a « Djed » qui est un peu le méga tube de Tortoise, leur hit à eux. Un morceau monumental de 20 minutes composé de différentes couches, chacune débordant sur l'autre, résultat de l'assemblage de plusieurs idées de morceaux qui témoigne de l'aisance de groupe à jouer avec sa matière musicale, à transcender les genres pour créer quelque chose d'assez unique et de sobre tout en restant profondément émotionnel. A la base de leurs développements des boucles de basse(s) – une filiation dub si l'on veut –, auxquelles se greffent des nappes électroniques profondément évocatrices et divers instruments, guitare, marimba, vibraphone. Le groupe tisse donc progressivement sa matière musicale entre un groove puissant et répétitif et un rock atmosphérique d'une finesse exemplaire.

Voilà pourquoi Millions Now Living will Never Die est une petite merveille. Au delà de son statut d'album culte, pilier d'un genre tout entier si l'on veut, c'est l'album majeur d'un groupe d'explorateurs musicaux toujours à la pointe de la création, toujours à l'avant-garde. C'est peut-être ça qu'on veut dire par post-rock au fond.

samedi 26 septembre 2009

DOOM - Born Like This (2009)

Daniel Dumile a la classe, la classe des grands. Sous 45 pseudos et identitées pas trop secrètes, le gars aura sorti bon nombre d'album clairement géniaux, de Take Me to Your Leader sous le nom de King Geedorah à Vaudeville Villain (Viktor Vaughn), en passant par le fameux Madvillainy en collab' avec Madlib et - classique parmi les classiques - Operation : Doomsday en tant que MF Doom. Jouant avec la culture pop (encore elle) et des références de geek à l'univers des comics, son flow unique posé sur des samples soul qui font rêver, ses projets ont de quoi exciter la curiosité de la plupart des gens de bon goût. Seulement depuis quelques années le gaillard commence un peu à saouler tout le monde en sortant des compils de remixes et des albums un peu vaseux. Enfin vaseux... le problème quand il bricole d'anciennes prods pour ses nouveaux disques, ou quand il envoie ses potes sur scène avec son masque en donnant des excuses bidons, c'est qu'il passe pour une sacrée feignasse qui se fout de la gueule de tout le monde.

Et puis un beau jour de 2009, DOOM - puisque c'es
t désormais comme ça qu'il faut l'appeler - revient avec Born Like This chez Lex, sous division de Warp dédiée au hip hop à tendance indé. Déjà, le titre tiré d'un vers du poème apocalyptique Dinosauria, We de Bukowsky respire profondément la classe (on entend d'ailleurs ce vieux Bukowsky lire son poème sur « Cellz »). Et puis l'écoute se passe plutôt bien, donc on est rassurés, MF Doom a encore des trucs à dire. Tout ce qu'on aime est là, les samples de dessins animés, les prods géniales, son flow unique. Il a bien quelques morceaux inutiles qui gâchent un peu (un peu) la fête, comme le « Yessir! » et ses sirènes que même un featuring de Raekwon ne parvient pas à sauver, ou le vaucoder dégueulasse de « Supervillainz » qui est insupportable, même si on se doute qu'il parodie Kanye West et compagnie qui en usent et abusent ces temps-ci. Mais à côté de ces menus défauts, il y a « Gazzillion Ear », un des meilleurs morceaux de MF Doom (ouais), il y a aussi plein morceaux franchement excellents (« Cellz », « Rap Ambush », etc.) et peut-être quelques autres plus dispensables. C'est un peu ça qui dérange, que l'album soit un peu bordélique, et donc pas trop abouti. Et puis il n'a pas pu s'empêcher de recycler une vieille prod sur « Angelz » en lui collant un nouveau beat, mais le résultat est tellement chouette qu'on lui pardonne volontiers. Qu'on ne s'y trompe pas : même un peu inégal, Born Like This reste vraiment très bon et surtout très attachant. Allez Daniel, on y croit.

(D'ailleurs il paraît qu'un nouveau Madvillain est sur les rails, et celui-ci on l'attend de pied ferme.)

mardi 15 septembre 2009

Mmh mmh (#1)


Dans l'idée de départ, ceci est un blog consacré à la musique. On démarre donc en grande pompe avec :

The Amazing Adventures of Kavalier & Clay ou, pour nos amis pas du tout anglophones, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay de Michael Chabon qui est un super livre.

. . .

Ça commence mal, désolé. Seulement il me fallait bien une place quelque part pour parler de tous ces super bouquins que je lis et il était hors de question que je cherche un nom pour un autre blog parce que je ne suis pas prêt d'en trouver un aussi bon que celui là, avec tout le lyrique enchantement qu'il suggère. Et puis je suis aussi secrètement dans l'optique d'élargir considérablement mon lectorat, c'est pourquoi le prochain post devrait parler de «x#^$$» et autres «*ù^¨$», de «^£$xù» dans des «$^+=^&», histoire de pouvoir commencer à parler de musique après, une fois qu'il y aura foule.

En attendant ce jour béni, il faut lire ce livre passionnant qu'est The Amazing Adventures of Kavalier & Clay. Voilà donc l'histoire, en 1939, de Josef Kavalier, un jeune juif tchécoslovaque tout juste arrivé à New York après une fuite rocambolesque depuis l'Europe nazie, qui va devenir avec son cousin new-yorkais Sam Clay une star des comics en créant son super héros, The Escapist. Libérant les opprimés de leurs opprimeurs (non non, ce mot n'existe pas), il permet à Kavalier de survivre psychologiquement en espérant pouvoir un jour sauver sa famille de l'enfer qu'elle vit à Prague. Une plongé dans ce fameux âge d'or des comics, ce golden age comme disent les puristes (et ceux qui parlent anglais), celle des années 30, 40 et 50, fabuleuse période où la BD avait cette gueule :

La fiction s'insère donc dans la véritable histoire de l'époque, retranscrite par Chabon grâce au souvenirs de quelques auteurs que l'on croise dans les pages du livre.

Sans vouloir trop en dire, sachez tout de même que ce livre est avant tout une déclaration d'amour à la grande culture américaine des comics et même une déclaration d'amour à la culture populaire toute entière, ainsi qu'une véritable réflexion sur ce qu'est l'art et à quoi il peut bien servir dans la vie. Sans jamais être pompeux une seconde, Chabon réussit l'exploit d'intégrer ce vaste sujet dans un récit quasi-épique, où l'on rencontre aussi bien Salvador Dalí dans une soirée dingue que Stan Lee dans un café de Manhattan, où l'on va voir des spectacles de magie à Prague avant de partir faire la guerre en Antarctique quelque centaines de pages plus loin. Encore plus cool, il fait vivre tout ça avec des problématiques encore plus universelles que je vous laisserai découvrir vous-même, de peur saouler quelqu'un avec de grandes envolées poétiques sur la vie, l'amour, le deuil (oh, flûte).

Grand roman à tiroir merveilleusement bien documenté, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay saura à coup sûr avec ses 800 pages occuper vos longues soirées d'hiver, et ne manquera certainement pas de faire naître en vous la passion passionnante de la bandessiné.